Issue 220 – mai 2016

‘Le Film’ nous recadre Philippe. Un Philippe qui se tient en harmonie avec lui-même, qui converse avec le piano de Julie à la maison, qui a numéroté les touches du clavier avec des gommettes. C’est un disque caresse, un disque empli de ‘Doudou’ et d’‘Objets’, habité par une chorale enfantine. Katerine chante comme il dessine, sans posture, sans investiture mais avec une vraie désinvolture.

Un batteur qui chante, une trompette qui ronronne et deux cœurs brisés viennent hisser le premier album de Whitney sur les hauteurs de la pop alternative. Porté par un hymne céleste au célibat ordinaire (‘No Woman’), ‘Light Upon The Lake’ met pourtant ses dix chansons au service du mariage pour tous. Country-soul ou folk-rock : les couples modélisés par Whitney s’aiment pour la vie. On tient ici un nouveau petit copain.

Avec un album tous les six mois, il y avait à craindre que ces Aussies-là nous donnent le tournis, qu’on n’adhère plus à leur enthousiasme de faire du garage une piste spatiale. Avec ‘Nonagon Infinity’, King Gizzard And The Lizard Wizard délivrent une odyssée viking à la boucle infinie où le guitariste flamethrower de ‘Mad Max: Fury Road’ tourne comme une toupie extra-fuzz. Où exigence et immédiateté jouent les fakirs, pour un plaisir d’éperon qu’on espère encore très durable.

Duo constitué de Ade Blackburn et Hartley, membres de Clinic, Higher Authorities manie un électro-rock malade, tantôt engourdi à la Orange Can, tantôt folâtre comme l’était Ultramarine, le plus souvent hanté de figures conspirant dans ses recoins, chuchotant le Goethe du kraut, évoquant pêle-mêle Can, Moon Duo, Silver Apples ou Phantom Band. En apôtre de ce Barnum parano, le grand Adrian Sherwood habille nos Illuminati de son sens inné du minimalisme.

Doomsquad croit à la suprématie du germe. Sur ‘Kalaboogie’, premier album forestier, ils capturaient le vibrion. L’étudiaient. ‘Total Time’ annonce l’ouverture des bocaux. Déferlante tribale, passage brutal d’un monde à l’autre orchestré par un Papa Legba nourri à Tom Tom Club et au Pop Group, la zombie-dance minimaliste de Doomsquad se jette à travers les buildings, envahit les avenues, s’engouffre dans tous les interstices. Elle ne vous lâchera pas.

On avait quitté Michel Cloup à minuit, dans ses bras, après une double séance de divan, plongé dans l’abîme d’un cœur qui saigne – le sien. Robuste, ‘Ici et là-bas’ se tient debout, annonçant le renouveau du toulousain : nouveau batteur, nouveau son, nouveau propos. C’est un résumé à lui seul du monde de cet éternel révolté, insoumis since 1993. Autobiographique et politique, tragiquement dans l’air du temps, ce « petit troisième » sonne le glas d’une planète qui tourne décidément f(l)ou.

Équilibriste du son, Pantha du Prince promène ses tracks racées en un équilibre à la fois fragile et solide. Qu’il joue uniquement des machines ou incorpore des sons organiques – à l’image du fabuleux ‘Elements Of Light’ avec le Bell Orchestra – le producteur allemand est une icône de la scène. De retour en solo sur ‘The Triad’, avec un carillon qui joue un rôle à peine moins central, Pantha fait évoluer ses structures organiques vers des pop songs modernes et aériennes. On en redemande.

Rangés dans le tiroir de nos préjugés culturels ou évoluant dans la bulle d’indifférence de notre curiosité musicale, les disques de Ray LaMontagne n’ont jamais vraiment suscité notre impatience fébrile. Il nous faut ici faire profil bas et nous raviser fissa car ‘Ouroboros’ est une épiphanie. De la chair, de la fièvre, du souffle et de la hauteur.

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