Issue 196 – décembre 2013

‘Matrice’ est un disque découvrant à chaque passage sur la platine une brèche nouvelle, la possibilité d’un gouffre ou d’une île, le repos de l’âme ou ses tourments. On se contentera de quelques qualificatifs dithyrambiques mais mérités. C’est que le coup de pied au cul de la pop francophone hyper standardisée est titanesque. Et salutaire. Pour bien se préparer au choc Wilfried*, il faut imaginer un Philippe Katerine gnostique dansant le krautrock dans le ventre de sa mère. Fantastique !

Depuis une grosse année, Julien Doré fait une fixette sur le hip hop américain, en particulier tous ces types cabossés qui gravitent autour du collectif Odd Future. Ça n’est finalement guère étonnant de la part d’un mec qui a toujours su prendre à rebrousse-poil la variété française pour l’emmener vers des sommets affriolants, à la croisée de la déconne, du pathos et du drame. Rarement des disques aussi plébéiens auront été d’une telle qualité musicale et littéraire. Il y a dans ‘Løve’ mille raisons de tomber amoureux et de r(o)ugir de plaisir.

Force obscure d’une pop éminemment lumineuse, Juana Molina s’affaire dans un relatif anonymat. Pourtant, son étoile brille depuis un moment au pays du Soleil Levant ou en Amérique du Nord. Chez nous, les albums de l’Argentine restent encore des trésors à découvrir. Nouvelle recrue du label Crammed Discs, l’artiste signe ‘Wed 21’, disque en mouvement dans le monde des musiques fantastiques. Chantés en espagnol, les morceaux de Juana Molina découpent de jolis motifs électroniques dans un tissu de mélodies folk : une étoffe chatoyante pour passer l’hiver au chaud.

Facilitons la tâche du département promo du label, et suggérons-lui en sticker d’accroche sur le quatrième album d’Emily Jane White la mention Attention grand disque. Car, nom d’une Shannon Wright – marche aussi en mode Cat Power – que ce ‘Blood / Lines’ est à tomber par terre. Des restes de folk music montrent que l’artiste américaine sait d’où elle vient, un soupçon de culure cabaret apporte une touche tragique et théâtrale et surtout, chaque chanson apporte son écot à la pyramide de frissons qui nous parcourent une quarantaine de minutes durant.

De Chacda à Isbells, de Sleeping à True Bypass, de Nu Nog Even Niet (en néerlandais, cette fois!) à Coho Lips, Chantal Acda fait fleurir les surfaces blanches, déclenche des ricochets au toucher soyeux, tisse une toile aux filins multiples. ‘Let Your Hands Be My Guide’ lui permet d’enfin oser interpréter à blason démasqué, entourée de mousquetaires dévoués à la cause d’une reine secrète qui ne se rêvait guère couronnée.

A force de gratter le rock, il nous arrive de tomber sur quelques pierres précieuses : de l’or en barre pour les braves. Comme déterré d’une faille spatio-temporelle, le nouvel effort de Jonathan Wilson ravive les souvenirs d’une Californie éternelle. Pele rare, ‘Fanfare’ ressuscite l’histoire, les morts et l’espoir, réchauffe la fin de l’année de ses mélodies surannées : de grandes chansons à savourer au coin du feu. Ou sous un soleil radieux.

Kwes. Quatre lettres qui résonnent comme une question sans réponse, où forme et sens se lovent, en creux, se répondent et s’annulent. Quatre lettres qui tournent sur elles-même, promesse d’infini pourtant contenue par une ponctuation qui clôture et prolonge le mystère. Kwes., donc. Producteur coqueluche, il a travaillé pour Micachu, Damon Albarn, Solange Knowles. Fan de ses premiers essais solitaires, Kanye West l’a remixé. Sous la tutelle de Warp, entre deux pays et trois contrats, Kwes. nous raconte ‘Ilp.’, premier disque exaltant, entre pop aérienne et électronique vagabonde.
Cette année encore, la dix-neuvième, la rédaction de RifRaf a eu l’outrecuidance d’écouter des disques et de les passer à la moulinette d’un double critère inacceptable : la qualité et le goût. Une fois n’est pas coutume, nombre d’albums sortent du lot et s’adjugent les faveurs de l’équipe. Allez, zou, c’est l’heure des ToP10.

Also available in: Néerlandais

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